La Rose: son histoire, sa culture, sa poésie (1844) p. 168-171

Jean Loiseleur-Deslongchamps

Mais quelle que soit mon opinion sur la possibilité des hybrides dans les Rosiers, je crois devoir, avant de terminer cet article, rapporter ici la manière de voir de plusieurs horticulteurs très-recommandables, qui ne pensent pas comme moi sur ce sujet. Je citerai d'abord M. Desprez, amateur fort distingué, bien connu par le grand nombre de nouvelles et belles variétés de Roses qu'il a obtenues par les semis multipliés qu'il a faits depuis un certain nombre d'années. D'aprés ce qu'il m'a dit, il croit positivement qu'il existe des Rosiers qui sont le produit d'une fécondation croisée; mais, selon lui, toutes les espèces et toutes les variétés ne seraient pas également propres à recevoir cette influence. Ainsi les Bengales, les Bourbons, les Thés et les Noisettes ne seraient point aptes à fèconder les Rosiers Portlands, tandis que, au contraire, ces derniers seraient très-susceptibles d'opérer la fécondation chez les premiers. En effet, M. Desprez m'a dit avoir fécondé artificiellement des Bengales, des Bourbons, des Thés et des Noisettes avec le pollen des Portlands, et il croyait avoir reconnu dans les produits qui en étaient provenus des caractères qui lui paraissaient indiquer leur origine hybride. Du reste, quant aux quatre espèces dont il vient d'être question, c'est le Bengale et ses différentes variétés qui montrent le plus de tendance à produire des hybrides, et les Bourbons qui en ont le moins.

M. Hardy, jardinier en chef du Luxembourg, et également avantageusement connu dans l'horticulture des Roses par le grand nombre de belles variétés qu'il a produites, ne diffère pas sensiblement d'opinion avec M. Desprez sur les hybrides.

Parmi les faits donnés comme une preuve de l'hybridité, on cite la Rose Aimée-Vibert qui, dans tous les catalogues, se trouve classée parmi les Noisettes, et qui cependant à été trouvée, à ce que l'on m'a assuré, dans un semis fait avec les graines de la Rosa sempervirens.

M. Laffay m'a aussi assuré qu'un cultivateur de sa connaissance avait obtenu d'un semis de graines de la Rosa arvensis des variétés qui avaient beaucoup de rapport avec les Noisettes; et il explique ce fait, ainsi que le précédent, en disant que des Roses de ces dernières variétés se seraient trouvées placées dans le voisinage de la Rose des champs et de la R. sempervirens, et que les pistils de ces deux dernières auraient été fécondes par la poussière des étamines des Noisettes, transportée par les abeilles.

M. Jacques, jardinier en chef des jardins royaux de Neuilly, explique de la même manière l'apparition d'une variété à fleurs doubles qu'il obtint en 1826 ou 1827, dans un semis de graines fait avec celles de la Rosa sempervirens simple.

Enfin M. Laffay, qui est persuadé de la possibilité des Rosiers hybrides, explique aussi leur formation par le transport des poussières fécondantes que font sans cesse les abeilles ou autres insectes, sur les pistils d'especes différentes. D'après cela, sans avoir jamais fait directement l'expérience par lui-même, il a seulement le soin de la favoriser, autant qu'il lui est possible, en plantant dans ses cultures de Rosiers, les unes prés des autres, les variétés qu'il croit avoir le plus de dispositions à former des fécondations croisées, et il laisse aux insectes le soin de mettre en pratique ces sortes de mariages adultérins.

Je ne ferai qu'une seule objection à MM. Desprez, Vibert, Jacques, Laffay et autres, qui professent cette théorie sur la facilité que les Rosiers hybrides auraient à se former, c'est que s'il pouvait en être réellement ainsi dans la nature, il aurait dû naître spontanément, dans les bois et dans les lieux incultes, une plus ou moins grande quantité de Rosiers sauvages hybrides; cependant cela n'est point arrivé, et, ce qu'il y a de certain, c'est que dans les herborisations multipliées que j'ai faites depuis l'àge de vingt ans jusqu'a celui de plus de quarante, dans plusieurs parties de la France, et principalement dans un rayon de vingt lieues autour de Paris, je n'en ai jamais rencontré de tels.