JOURNAL DES ROSES (1899) pp. 124-126, 138-139

Etude et Histoire du Rosier Ile-Bourbon (1)
(1) Lyon Horticole. (ca. 1849)

L. Chaix

A une époque où, grâce aux leçons de l'expérience, les semis prennent de jour en jour les plus grands développements, je considère comme un devoir de guider les horticulteurs et de les éclairer sur les tentatives qu'ils peuvent faire sans avoir des données à peu près certaines. C'est un bonheur pour moi de répandre et de vulgariser ce que j'ai appris.

S'il faut en croire M. Loiseleur Deslongchamps, et son Histoire de la Rose, « M. Jacques, alors jardinier du domaine de Neuilly, reçut, en 1819, de l'île Bourbon, et par M. Bréon, qui était à cette époque directeur des Jardins royaux de cette île, des graines d'un rosier qu'il sema et qui lui produisirent une nouvelle variété remarquable, qui, en raison des différences assez prononcées qu'elle présentait avec le Bengale ordinaire, fut considérée par les horticulteurs comme une espèce particulière et reçut le nom de rosier de l'Ile Bourbon.

« M. Bréon a trouvé pour la première fois en 1817, à Bourbon, ce rosier venu naturellement au pied d'une haie, dans la propriété de M. Edouard Périchond, et comme il lui parut offrir quelque chose de particulier, il l'arracha et l'emporta pour le cultiver dans le jardin dont il était alors directeur. On est dans l'usage, l'île Bourbon, de former des palissades et des haies avec le rosier du Bengale et le rosier Bifère (Quatre-Saisons), qu'on nomme de tous les mois et qu'on y taille l'un et l’autre aux ciseaux, deux à trois fois par an. La première espèce fleurit toute l'année hors le temps des grandes sécheresses, la seconde donne presque toujours des fleurs trois semaines à un mois après qu'elle a été taillée, mais seulement à deux ou trois reprises. Trois mois après que M. Bréon eut replanté son rosier, celui-ci donna des fleurs et comme il l'avait trouvé au pied d'une haie formée des deux espèces susdites, il jugea, d'après les caractères qu'il lui présenta, que c'était un hybride de Bengale fécondé par la rose Bifère.»

Sans adopter pleinement cette opinion, que je crois au moins hasardée, je reconnaîtrai volontiers avec M. Loiseleur Deslongchamps, que MM. Jacques et Bréon, en nous faisant connaître cette nouvelle espèce, ont doté le pays d'une excellente acquisition.

On m'a assuré que ce rosier est depuis longtemps très répandu à l'île Bourbon et à l'île Maurice, où il sert à former des haies. On l'y appelle Edward; tel est aussi le nom sous lequel cet arbuste a été introduit en France. On peut donc le considérer comme le type de l'espèce.

D'après feu M. Pirolle, cet écrivain que la presse horticole ne saurait trop regretter et dont les connaissances variées jetaient un jour nouveau sur les roses, le dahlias et les tulipes, toutes fleurs qu'il jugeait en maître et que personne n'a décrit comme lui, le premier rosier Ile-Bourbon fut reçut en France en 1823 ou 1824.

Voilà donc deux versions, car, d'après M. Loiseleur Deslongchamps, on envoya seulement des graines, et suivant M. Pirolle le rosier arriva tout formé. Mes lecteurs voudront bien adopter l'une ou l'autre de ces versions. Quant à moi, je me range volontiers sous le drapeau de M. Pirolle. Je dois ajouter pour être historien exact, que ce dernier considérait le rosier Ile-Bourbon comme une simple variété du Bengale. Il pensait de même à l'égard des rosiers thé et Noisette.

Quoiqu'il en soit, ce nouveau rosier attira l'attention par sa vigueur et la nouveauté de ses caractères ; ses fleurs rose vif, d'une nuance toute particulière, brillaient par leur éclat, et ses bois allongés se faisaient remarquer par les forts aiguillons dont ils étaient armés. On fit grande fête à l'arrivant, et on le plaça dans beaucoup de cultures, puis on le délaissa parce qu'il tenait trop de place.

Ce rosier donnant une grande quantité de graines, on en fit des semis considérables, gui, d'abord, ne furent pas heureux. Les plantes parvenues étaient à fleurs simples, d'autres à fleurs très pleines qui avortaient toujours comme l'Ile-Bourbon Neumann, par exemple, que l'on se contentait de cueillir en boutons; on était peu difficile alors ; enfin, l'avenir de ce rosier apparaissait sous de bien tristes couleurs, et l'on allait y renoncer, lorsque, en 1831, M. Desprez, amateur à Yèbles, près Guignes (Seine-et-Marne), et semeur infatigable, mit au jour deux belles plantes sorties du premier type. C'étaient deux variétés qui, par leurs bonnes qualités, se sont maintenues sur les catalogues. Je veux parler des Ile-Bourbon Charles Desprez et Madame Desprez, qui eurent, surtout le second, une vogue immense et bien méritée. Dès lors, l'avenir de cette tribu fut décidé.

Jusqu'à ce moment, on n'avait encore obtenu que des nuances du rose, mais M. Desprez, en semant ses deux nouveautés, mises en vente en 1833, a fini par gagner plus tard, des teintes pourpre et cramoisi avec le Docteur Roques (1839), le Comice de Seine-et-Marne (1841); vers la même époque et même un peu avant, M. Roeser de Crécy et M. Plantier, horticulteur de Lyon, mettaient au jour, l'un Thimoclé (1836), rose vif, l'autre Pierre de Saint-Cyr (1838), d'un rose tendre, et Triomphe de Plantier (1837), à belles fleurs rouges; M. Portemer, de Gentilly, préludant à ses succès futurs, avait déjà produit en 1837, Emile Courtier, si remarqué alors. Les semis allaient leur train, lorsqu'on vit paraître en 1841 et 1842, deux roses très brillantes, d'un cramoisi très vif, Proserpine et Paul-Joseph, et qui firent sensation. Elles sont dues à M. Jacques Lebougre, jardinier de M. le comte de Mondeville, à Sainte-Radegonde (Seine-et-Oise). En 1843, M. Beluze, de Lyon, livra au commerce l'admirable Souvenir de la Malmaison, blanc carné de la plus suave nuance, et la même année, M. Souchet père, de Bagnolet, près Paris, se révéla par neuf variétés presque toutes remarquables, sur lesquelles je donnerai quelques détails.

Parmi les rosiers Ile-Bourbon, quelques-uns sont signalés comme bons porte-graines. Emile Courtier est un de ceux qui ont produit les meilleurs résultats. En effet, par le semis de celui-ci, M. Souchet père a obtenu une variété qui lui ressemble beaucoup et qu'il nomma Duc de Reichstad. Ce rosier fructifiant en abondance a été gardé comme porte-graine par l'obtenteur et n'a pas été livré au commerce. Celui-ci, semé à son tour, a produit, en peu de temps, quelques variétés bien tranchées et toutes brillantes, quoique de nuances diverses, qu'il vendit, en 1843, à. M. Verdier, de Paris; il y avait, entre autres, Souchet et Charles Souchet, deux fleurs de premier ordre.

J'engage aussi les horticulteurs à semer Proserpine et Paul-Joseph, excellentes variétés, que l'on cite comme bons étalons.

En 1844, on vit paraître Dupetit-Thouars, fleur magnifique, due à M. Portemer, de Gentilly, et peu de temps après, quelques belles roses éclatantes, parmi lesquelles le Deuil du duc d'Orléans, Menoux, etc., etc., obtenues de semis par M. Lacharme, jeune et intelligent horticulteur de Lyon.

Depuis ce moment, la tribu des Ile-Bourbon me paraît un peu stationnaire; mais elle se relèvera bientôt, n'en doutez pas. Les horticulteurs d'aujourd'hui sont gens trop habile pour s'arrêter en si beau chemin.

De toutes les séries de rosiers remontants, aucune n'est plus riche en variétés que celle des Ile-Bourbon, et cela dans la plupart des coloris, le blanc et le jaune exceptés, en commençant par la nuance blanc carné du Souvenir de la Malmaison, celle rose carminé de Henri Lecoq, de Vicomte Fritz de Cussy, de Lychas; celle rouge vif de Georges Cuvier, de Menoux, (admirable coloris) et en terminant par les teintes pourpre et cramoisi si brillamment représentée par Proserpine, Paul-Joseph Souchet, Charles Souchet et Dupetit-Thouars, que je crois issus d'Emile Courtier et de son similaire ou synonyme le Duc de Reichstadt.

Aussi, la section des Ile-Bourbon me paraît-elle appelée, plus que tout autre, de hautes destinées, un brillant avenir. Il y a bien dans cette tribu, comme dans la plupart des séries de rosiers remontants, quelques plantes qui donnent au printemps de mauvaises fleurs. On reconnaîtra facilement à leur grosseur démesurée les boutons prêts à avorter; en les supprimant de bonne heure, on activera d'autant les floraisons suivantes.

Je ne saurai trop engager les amateurs à placer des Ile-Bourbon en grand nombre dans tous les parterres; c'est là le moyen le plus sûr d'avoir des fleurs depuis le printemps jusqu'en hiver. Ces rosiers sont, dans ce pays, la providence de tous nos jardins, où ils jouent un grand rôle, surtout en automne. L'année dernière, nous avons eu des fleurs jusqu'à la fin de décembre, à cause de la douceur de la température.

Pour rendre cette série complète, il reste encore, je le sais, quelques efforts à faire, quelques difficultés à surmonter; il s'agit maintenant de rendre plus fréquents certains coloris, le blanc bien pur, par exemple, encore rare dans les Ile-Bourbon, d'introduire le jaune qui n'existe qu'en espérance dans Madame Angelina, obtenue par M. Louis Chanet, de Gentilly, et l'amener ces plantes à produire des panachures; mais cela n'est pas impossible, surtout par l'hybridation et mérite d'être tenté, alors que l'on compare le rosier qui a servi de point de départ avec ceux qu'il a produits par le semis des nouvelles variétés à mesure qu'elles s'amélioraient, et ceci, n le comprend bien, est de la plus haute importance, car, aujourd'hui, il serait absurde de semer le premier type reçu.

Les horticulteurs ont intérêt à semer cette espèce, car les semis fleurissant la première année et au plus tard la seconde, ne tiennent pas longtemps le terrain occupé.

On a admis, peut-être à tort, selon moi, dans les Ile-Bourbon, certaines plantes qui seraient mieux placées dans les Noisette ou dont on devrait former une division à part sous la dénomination d'Ile-Bourbon sarmenteux; exemple: Lamartine, etc., etc., et tous ceux à rameaux allongés. Je laisse à de plus habiles le soin de décider cette question.

Pour compléter cette esquisse, dessinée à grands traits et dans laquelle j'ai dû ne parler que des fleurs les plus méritantes à cause de l'étroitesse de mou cadre, il me reste à. dire que les Ile-Bourbon, par leur croisement avec les rosiers d'Europe, ont produit de magnifiques hybrides non remontants, à fleurs de nuances éclatantes et irréprochables sous le rapport de la forme; on cite dans cette série Brennus, si répandus parmi nous, Charles Duval, la Superbe, etc.

(1) D'où il suivrait que, dans la nature des Roses mixtes ou hybrides, la descendance, quant aux fleurs annuelles ou perpétuelles, peut aussi bien reproduire la propriété des unes que des autres, c'est-à-dire des hybrides à fleurs remontantes ou non remontantes.
(2) On cite l'hybride Athalin, obtenu par M. Jacques (de Neuilly), comme un bon porte-graine.

Par le semis de quelques variétés de cette section, on obtient, parfois, mais bien rarement, à la vérité, des hybrides remontants. Qu'on n'oublie jamais que Vallon, hybride de Bengale non remontant, a produit Gloire de Guérin, en 1833, et beaucoup plus tard, en 1842, Ernestine de Barante, deux hybrides remontants. Il est probable, me dira-t-on, qu'il avait été fécondé naturellement par quelque autre Rosier, mais cela n'est pas prouvé (1). Les résultats seront plus certains en croisant les hybrides non remontants (2) avec les Perpétuelles, notamment avec celle dite du Roi.

En ce moment, M. Laffay, de Bellevue, près Paris, poursuit ses expériences en croisant les hybrides de Bengale et de Bourbon avec les Mousseux. On assure qu'il a déjà obtenu de bons produits. Il est aisé de voir que le rosier mousseux Princesse Adélaîde est le résultat de ces essais qui méritent d'être plus connus et mieux étudiés.

L. CHAIX.


Jardins de France 40: 410-411 (1849)

Quelques mots sur un opuscule intitulé, Étude et histoire du Rosier île Bourbon, par M. Louis Chaix, amateur, à Marseille;
par
M. Jacques.

Messieurs, dans la séance du 6 septembre dernier, vous avez bien voulu me renvoyer la courte notice que je viens de citer pour en faire un petit rapport; j'ai dit petit, car, en effet, il n'y a que peu de choses à en dire, si ce n'est qu'elle est parfaitement rédigée et écrite par un amateur et connaisseur qui a bien suivi la filière par où sont passées la plupart des variétés du Rosier que j'ai obtenu en 1819, et qui a donné ses premières fleurs en 1820. L'historique que l'auteur en trace, d'après M. Loiseleur-Deslongchamps, est exact; seulement le Rosier connu à Bourbon sous le nom de Rose Edwards n'est pas le même que celui obtenu par moi. Il est synonyme de la Rose Dubreuil, Rose Neumann, etc.; celui-ci fut, en effet, rapporté vivant, en 1824, par notre ami et bon collègue M. Neumann, lors de son retour de Bourbon à Paris, et les fruits qui me furent envoyés en 1819, par mon ami M. Bréon, proviennent de ce dernier; de manière que le Rosier île Bourbon n'est qu'une variété du Rosier Edwards. Quoi qu'il en soit, je dois ajouter que, en 1824, notre célèbre peintre Redouté peignit notre nouveau Rosier, et qu'on peut le voir figurer dans son bel ouvrage sur les Roses, sous le nom de Rosa canina borboniana; cependant, et malgré l'opinion du savant peintre ou de son collaborateur M. Thory, je ne puis regarder cet arbrisseau comme une variété du Rosier des haies (Rosa canina, Linn.); ses étamines, réfléchies sur les stigmates après l'anthèse, le rapprochent beaucoup plus du Rosier bengale que d'aucun autre.

Quant à la culture indiquée par l'auteur, les principes en sont bons, et c'est à peu près celle que l'on pratique partout.

Gentlemen, in the meeting of September 6, you kindly send me the short notice that I just mentioned to make a brief report; I said little, as, indeed, there are few things to say, except that it is perfectly prepared and written by an amateur and connoisseur who has followed the industry for what happened to most varieties of roses that I got in 1819, and has given its first flowers in 1820. The history that the author traces, according to Mr. Loiseleur-Deslongchamps, is accurate, only the Bourbon Rose known as the Rose Edwards is not the same as that obtained by me. It stands for the Rose Dubreuil, Rose Neumann, etc., It was, in fact, reported living in 1824 by our good friend and colleague Mr. Neumann, when he returned from Bourbon in Paris, and fruit were sent to me in 1819 by my friend Mr. Breon, come from the latter; so that the Rose Bourbon is a variety of Rose Edwards. Anyway, I must add that, in 1824, our famous painter Redouté painted our new Rosier, and you can see in his beautiful work on Roses under the name of Rosa canina borboniana, but and despite the opinion of the learned painter or his associate Mr. Thory, I can not see this shrub as a variety of the hedge Rose (Rosa canina, Linn.) its stamens, reflected from the stigma after anthesis, is much closer to the Rose Bengal than any other.

As for the culture specified by the author, the principles are good, and this is about the one that is practiced everywhere.