Comptes Rendus 75: 661-664 (1897)
La greffe mixte.
Note de M. L. DANIEL,
présentée par M. Gaston Bonnier.

« On sait que dans les greffes ordinaires on supprime avec soin tourtes les pousses du sujet au moment même de l'opération. Quelquefois, peur faire monter plus facilement la sève au niveau de la greffe, on conserve au sommet du sujet un bourgeon d'appel ou quelques branches feuillées de faible dimension. Dans ce dernier cas, la conservation du bourgeon est toujours temporaire et l'on s'empresse de supprimer radicalement le tout après la reprise, car, dit‑on, la vie du greffon se trouverait infailliblement compromise par le développement plus rapide des pousses du sujet.

» Jamais on n'a songé à laisser à demeure des pousses au sujet en surveillant leur développement et en empêchant, par une taille raisonnée, le sujet de tuer le greffon.

» S'il était cependant possible de maintenir ainsi un équilibre artificiel, variable avec l'âge, entre le sujet et le greffon qui assimileraient alors â la fois et transformeraient en sèves élaborées différentes une même sève brute, les conditions d'existence des deux plantes différeraient sensiblement dans ce procédé et dans l'ancien.

» En conservant des branches feuillées au sujet, la symbiose entre les deux plantes atteindrait son maximum de complexité. Pour distinguer le procédé nouveau de l'ancien, je le désignerai sous le nom de greffe mixte.

» Les conditions biologiques n'étant pas les mêmes dans la greffe ordinaire et dans la greffe mixte, on pouvait s'attendre à les voir donner des résultats différents, tant dans la réussite même des greffes que dans les réactions réciproques du sujet et du greffon.

» Les expériences suivantes montrent qu'il en est bien ainsi.

» I. Greffe du Cerisier ordinaire sur le Laurier‑Cerise.‑Tandis que l'on greffe facilement les plantes à feuilles persistantes sur les végétaux à feuilles caduques, la greffe inverse passe pour difficile et même pour impossible. La raison, c'est que le sujet à feuilles persistantes étant privé de feuilles par le fait de la greffe (greffe ordinaire), est forcé pendant l'hiver de recourir au greffon pour assurer son existence .Or le greffon perd ses feuilles pendant cette saison et ne peut lui rendre ce service d'une manière efficace : de là I'insuccés final de la greffe ordinaire.

» Avec la greffe mixte, il en est tout autrement. J'ai écussonné, au printemps de 1891, le Laurier‑Cerise (Prunus Lauro‑Cerasus) sur le Merisier (Cerasus avium), en laissant des pousses feuillées au sujet et en les pinçant sévèrement dès qu'elles prenaient un développement inquiétant pour le greffon.

» L'année suivante, j'ai laissé volontairement trop de feuilles au sujet: le greffon a souffert, a peu poussé et les pucerons l'ont vivement attaqué. A partir de ce moment, j'ai été fixé. Une taille plus sévère du sujet lui a redonné la vigueur et la résistance nécessaires. En laissant chaque année un nombre de feuilles proportionné à la taille croissante du greffon, l'équilibre de végétation entre les deux plantes a été parfait et leur croissance simultanée n'a rien laissé à désirer. Le greffon dont certaines pousses ont atteint une longueur annuelle de 1m environ a déjà fructifié deux fois.

Je puis donc considérer cette greffe comme ayant réussi définitivement et dire que, dans ce cas au moins, le greffage mixte permet d'obtenir plus facilement la greffe d'un arbre à feuilles caduques sur un arbre à feuilles persistantes.

(1) Cf. L. DANIEL, Sur la greffe des plantes en voie de germination (Comptes rendus de l'Association française pour l'avancement des Sciences, Congrès de Pau, 1892).

» Il. Greffe du Haricot noir de Belgique sur le Haricot de Soissons gros. ‑ La greffe des Haricots et autres plantes à tiges creuses, considérée comme impossible, réussit fort bien par le procédé de la greffe sur germination (1).

» Pour mieux observer les différences produites par le procédé de la greffe ordinaire et par celui de la greffe mixte, j'ai choisi deux variétés aussi différentes que possible : 1° le Haricot noir de Belgique, nain, assez précoce, à courte inflorescence de 3 à 5 fleurs violettes donnant 2 à 3 fruits à gousse tendre et agréable au goût, à graine violet noir, de taille moyenne; 2° le Haricot de Soissons gros, à rames, plus tardif, à longue inflorescence d'une vingtaine de fleurs blanc jaunâtre, portant 3 à 5 fruits très parcheminés et de goût désagréable et à graines blanches très grosses.

» J'avais à la fois, dans un même terrain et à la même exposition, des greffes ordinaires, sans pousses sur le sujet, des greffes mixtes et des témoins appartenant aux deux variétés greffées.

» Voici les résultats comparatifs de ces expériences

Haricot de Soissons gros non greffé. Greffe mixte du Haricot noir sur le Raciest de Soissons. Greffe ordinaire du Haricot noir sur le Haricot de Soissons. Haricot noir le Belgique non greffé.
Taille, 4m, 50. Taille, 0m, 40. Taille, 0m, 25. Taille, 0m, 40.
Feuilles très nombreuses et très larges. Feuilles comme celles du témoin. Feuilles moins nombreuses, moins vertes et moins vigoureuses. Feuilles nombreuses et vigoureuses.
Fleurs blanc jaunâtre. Fleurs, les unes violettes, les autres panachées de blanc et de violet. Fleurs toutes violettes. Fleurs toutes violettes.
Inflorescence longues, ayant une vingtaine de fleurs produisant 3 à 5 fruits. Une inflorescence longue, ayant 9 fleurs panachées; les autres courtes, Semblables à celles du témoin.
L'inflorescence longue a donné 3 fruits.
Inflorescences courtes, à 2 ou 3 fleurs donnant 1 à 2 fruits. Inflorescences courtes 3 à 5 fleurs produisant 2 à 3 fruits.
Fruit parcheminé à goût particulier fort désagréable. Fruit à moitié parcheminé, goût prononcé de la gousse du Haricot dc Soissons. Fruit un peu parcheminé à goût rappelant un peu le Haricot de Soissons. Fruit à gousse tendre, sans parchemin, à goût très agréable.
Graine blanche. Graine violet noir. Graine violet noir. Graine violet noir.

» On peut de ces faits tirer diverses conclusions dont voici les plus importantes:

» 1° La greffe mixte doit être employée quand l'on veut réussir plus facilement (les greffes entre plantes présentant des différences physiologiques marquées (greffe des arbres à feuilles caduques sur arbres à feuilles persistantes).

» 2° L'influence directe du sujet sur le greffon ne se produit pas de la même façon dans la greffe mixte et dans la greffe ordinaire.

» Les phénomènes que l'on peut attribuer aux variations de milieu (taille et vigueur relative du greffon, résistance aux parasites) sont moins accentués dans la greffe mixte. Mais, au contraire, certains caractères particuliers de la variété sujet (goût, forme des fruits, couleur de la fleur, etc.) se mélangent beaucoup plus facilement à ceux du greffon dans ce genre de greffe que dans la greffe ordinaire.

(1) L. DANIEL, Création de variétés nouvelles par la greffe (Comptes rendus, 30 avril 1894).

» 3° Les semeurs, qui voudront créer par la greffe des variétés nouvelles (1) ayant une qualité déterminée, c'est‑à‑dire faire acquérir au greffon ou à sa postérité certains caractères d'un sujet donné, devront se servir de préférence de la greffe mixte au lieu de la greffe ordinaire.

(1) Ce travail a été fait sous la bienveillante direction de M. Gaston Bonnier.

» 4° Les greffeurs, qui voudront au contraire maintenir aussi intacte que possible la variété du greffon, devront employer la greffe ordinaire et laisser, au sujet le moins possible de parties vertes, c'est‑à‑dire greffer près (le la racine (1) ».

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