Compte Rendu, 118(14): 992-995 (1894)
Création de variétés nouvelles au moyen de la greffe.

Note de M.
LUCIEN DANIEL,
présentée par M. Duchartre.

(1) L. DANIEL, Recherches morphologiques et physiologiques sur la greffe herbacée (Revue générale de Botanique, 1894).

« Peut‑on, par la greffe suivie de semis, créer des variétés nouvelles? La question n'est pas nouvelle et a été posée sous bien des noms différents: hybridation par la greffe; influence du sujet sur le greffon, etc.; mais, comme je l'ai fait remarquer dans un précédent Mémoire (1), elle n'a pas jusqu'ici reçu de réponse bien précise et satisfaisante.

» Cela tient à ce que l'on s'est avant tout occupé des greffes d'arbres, où la formation des premières graines et la croissance sont fort lentes. La vie d'un homme suffisant à peine pour mener à bien de telles expériences sur les arbres, on conçoit que de semblables recherches n'aient jamais abouti.

» En opérant sur des plantes annuelles ou bisannuelles, il n'en est plus ainsi.

(2) L. DANIEL, Sur la greffe des parties souterraines des plantes (Comptes rendus, 25 septembre 1891), et Recherches sur la greffe des Crucifères (Comptes rendus, 30 mai 1892).

» Quand j'ai commencé, sur la greffe de diverses plantes alimentaires, les essais variés dont j'ai déjà, à plusieurs reprises, entretenu l'Académie (2), j'avais en vue la solution de cette question complexe de l'hybridation par la greffe, intéressante à la fois par son intérêt théorique et par ses applications à l'Horticulture.

» Le problème, à première vue, comportait trois solutions:

1° Ou la jeune plante, issue des graines fournies par le greffon, accuserait un retour marqué vers le type sauvage, et, dans ce cas, aucune application pratique de tels essais n'en pouvait résulter;

2° Ou cette jeune plante conserverait intacts les caractères ancestraux de la variété, et une semblable greffe permettrait de reproduire indéfiniment les variétés créées par tout autre procédé;

3° Ou enfin le greffon, déjà modifié dans sa taille et sa saveur par un séjour plus ou moins long sur une plante étrangère, lui fournissant des sucs différents eu qualité et quantité de ceux qu'il aurait puisés normalement dans le sol, transmettrait à ses graines les qualités nouvelles que lui aurait communiquées sa nourrice accidentelle, qualité que la graine transmettrait elle‑même à ses descendants.

» Dans ce cas, la possibilité de créer, par une greffe raisonnée, des types variés, partageant certaines qualités du sujet et du greffon, serait démontrée et un champ tout nouveau s'ouvrirait aux recherches des horticulteurs.

» Voici les résultats des premières expériences que j'ai faites dans cet ordre d'idées. Ils démontrent qu'il faut écarter l'hypothèse d'une solution unique, et me paraissent indiquer que l'on peut obtenir telle ou telle solution en se plaçant dans des conditions déterminées.

» En greffant des Navets sur l'Alliaire, plante sauvage, j'avais obtenu des graines qui m'ont fourni des plantes manifestant un retour marqué vers le type sauvage. C'était la première solution du problème, et j'en avais conclu que, pour améliorer une plante par la greffe suivie de semis, il fallait la placer sur un sujet qui lui fût supérieur au point de vue des qualités qu'on désirait lui faire acquérir.

» Dans mes nombreux essais sur les Crucifères et les Légumineuses alimentaires, je disposais de graines provenant de greffons placés dans ces dernières conditions.

(1) Il est bien entendu que ces essais se rapportent à une première génération et ne préjugent en rien ce qui pourra se passer à une deuxième, pas plus que les résultats d'une greffe répétée de ces mêmes produits.

» Le Pois ridé de Knight, placé sur la Faba vulgaris, ne pouvait beaucoup gagner à être placé sur une plante (le même vigueur. Aussi n'ai‑je pas observé de modifications sensibles (1).

» Dans les Haricots, le greffon subit une réduction de taille assez con­sidérable. Les graines qu'ils fournissent donnent naissance à des plantes inférieures comme taille aux Haricots de même variété non greffés. Il y a une tendance manifeste de la graine à reproduire les effets de la greffe.

» Mais c'est surtout dans les Crucifères que j'ai remarqué, d'une façon absolument certaine, la transmission de variations dues à la greffe.

» J'avais semé, dans des carrés voisins, des graines d'Alliaire non greffée provenant de mes témoins, et des graines d'Alliaire placée sur Chou vert.

» Les premières se sont développées comme à l'état sauvage. Elles avaient par pied six à dix tiges de 0m, 65 de haut, une racine principale de 0m, 02 à peine d'épaisseur, de 0m, 15 à 0m, 20 de long, assez peu ramifiée; les feuilles, d'un vert jaunâtre, étaient assez distantes et leur odeur d'ail très accentuée.

» Dans tous les pieds provenant de plantes greffées, il y avait de quinze à vingt‑cinq tiges de 0m, 40 de hauteur environ, plus vertes et plus tendres que les précédentes; une racine principale de 0m, 03 d'épaisseur, de 0m, 30 au moins de longueur, vigoureuse et abondamment ramifiée; les feuilles, très rapprochées, donnaient à la plante un aspect trapu très caractéristique; elles étaient plus vertes, plissées un. peu comme celle du Chou et leur odeur, moins caractérisée que dans la plante sauvage, semblait participer à la fois de celles du Chou et de l'Alliaire.

» En somme, les graines d'Alliaire greffée ont donc reproduit la diminution de taille du greffon, l'aspect trapu du Chou, un peu son odeur; à un plus grand développement de l'appareil assimilateur a correspondu celui de l'appareil absorbant.

» Voilà pour les différences extérieures. Les différences internes étaient également assez tranchées.

» La racine des plantes greffées était moins ligneuse, le parenchyme médullaire à peine épaissi; les arcs de sclérenchyme de l'écorce n'existaient  pas comme dans la plante sauvage; le cylindre vasculaire était réduit quand le liber et l'écorce avaient, au contraire, augmenté beaucoup. Ces différences étaient sensibles à l'oeil nu.

» La tige de ces plantes était plus tendre, moins riche en tissus ligneux, mais la chlorophylle y était plus abondante et la moelle n'avait pas de lacunes comme dans l'Alliaire non greffée. Quant aux feuilles, à part l'abondance plus grande de la chlorophylle, elles ne présentaient aucune modification dans le nombre, la disposition et l'épaisseur des assises du parenchyme.

» Avec les graines de Navets à collet rose greffés sur Chou de Mortagne, j'ai obtenu des résultats aussi caractéristiques. Toutes ces graines ont fourni des Navets un peu plus petits que les témoins issus de plantes non greffées; mais ces Navets avaient un goût spécial, rappelant à la fois celui du Chou et du Navet.

» J'ai gardé à graines bon nombre d'échantillons. Au moment de la floraison, les uns sont restés rabougris, ramassés en tête, fleurissant mal et exagérant ainsi le caractère que leur avait imprimé la greffe; d'autres ont donné à la fois des branches normales et des branches trapues; enfin le reste ne possédait que des branches normales.

» CONCLUSIONS : 1° L'hybridation par la greffe est possible pour certaines plantes herbacées auxquelles on peut faire acquérir des qualités alimentaires nouvelles en les plaçant sur des plantes qui leur sont supérieures sous ce rapport, et en semant les graines produites par le greffon.

» 2° L'impression produite sur le greffon et ses graines est plus ou moins profonde, suivant les plantes greffées. Elle parait jusqu'ici plus particulièrement marquée dans les plantes de la famille des Crucifères.»

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