Revue horticole, 47: 133-135 (1875)
HÂTIVETÉ PHÉNOMÉNALE DE FLORAISON.
Elie Abel Carrière
(Note: hâtiveté = earliness or precocity)

(1) Voir Revue horticole, 1874, pp. 302, 382.

La science, nous ne cesserons de le répéter, n'est pas un fait, mais une résultante, le fruit de l'observation et de l'expérience; toutefois, celles-ci seraient sinon nulles, du moins infructueuses, si on ne les consignait de manière à grouper des faits et à les coordonner pour en faire des sortes de règles à l'aide desquelles se fait le progrès. Il ne suffit donc pas d'observer et d'expérimenter; il faut encore faire connaître les résultats de ses observations. Mais comme d'une autre part les règles sont faites d'exceptions qui se sont généralisées, il est donc bon de faire attention à celles-ci, et surtout de les consigner. C'est ce qui explique l'article que nous publions et la présence des deux figures qui l'accompagnent. Ces dernières, qui se rapportent à des faits dont nous avons déjà parlé (1), sont particulièrement destinées à les faire ressortir et à en montrer l'importance.

Pour faire comprendre ces choses, il faut se bien pénétrer de cette grande vérité, que tous les caractères sont dus à des faits particuliers de végétation qui se fixent, plus ou moins, et acquièrent une permanence relative. En principe, pas ou peu de caractères, puis quelques-uns qui résultent des phénomènes d'accroissement et sont toujours en rapport AVEC LA NATURE des végétaux et AVEC LE MILIEU dans lequel sont placés ceux-ci. D'où il résulte que TOUS les caractères sont variables. Mais de ceci découle cette autre conséquence, que les fleurs sont également soumises à cette loi; que non seulement elles varient dans toutes les parties qui les composent, mais dans leur mode, ainsi que dans l'époque de leur apparition. Tout le monde sait, par exemple, que dans un semis d'espèce quelconque il n'est pas rare — c'est même le fait habituel — de voir que, suivant les individus, les fleurs varient de forme, de grandeur, de couleur, et que l'on en voit aussi apparaître qui diffèrent considérablement d'autres par l'époque de hâtiveté ou de tardiveté de leur floraison. Parfois même ces différences sont très-considérables. Jusqu'où peuvent-elle s'étendre? Personne ne pourrait le dire. Un exemple bien frappant et bien connu de modification dans la hâtiveté fructifère est fourni par le Noyer très-fertile Juglans regia preparturiens, qui donne parfois des Noix la deuxième ou troisième année du semis, tandis que le temps normal pour la fructification des Noyers est en moyenne de dix à douze ans.

(1) Quand on étudie la nature, soit dans son ensemble, soit dans l'une ou dans l'autre de ses diverses parties, on constate une même marche évolutive: du simple au composé; par conséquent, lorsqu'il s'agit de l'apparition d'organes quelconques, il est donc tout naturel que ce soient les plus élémentaires qui apparaissent les premiers. C'est ce qui explique comment, dans les plantes où les sexes sont séparés, les fleurs mâles se montrent les premières. C'est du moins la règle.

Les deux faits dont il va être question et dont nous avons déjà parlé l.c. présentent beaucoup d'analogie avec celui qui vient d'être rapporté; l'un d'eux porte sur l'Ailante commun, l'autre sur le Weigela rosea. Normalement, l'Ailante, de même que le Noyer, ne fleurit guère avant l'âge de dix à douze ans, et jusqu'ici, bien qu'il nous en ait passé des milliers sous les yeux, jamais nous n'en avions vu fleurir avant cet âge. Comment donc se fait-il que, l'année dernière, trois sujets âgés de quatre mois ont fleuri? Ces sujets portaient à la fois les deux caractères extrêmes: les cotylédons, qui sont le principal caractère de l'enfance, et une fleur, signe de l'âge mûr, (figure 21). Quelle cause a pu déterminer un changement si profond dans l'organisme? On ne le saura sans doute jamais. Les deux autres individus de cette même espèce présentaient des modifications analogues: ils avaient également leurs cotylédons, tandis que leur sommet se terminait par une fleur et quelques rudiments au-dessous, ainsi que le démontre la figure 21. Constatons encore que chez les uns comme chez les autres, ces fleurs étaient mâles, ce qui, chez les plantes à fleurs monoïques, semble devoir être la règle (1).

Fig. 21. — Ailante, âgé d'un peu moins de quatre mois, ayant encore ses cotylédons et portant une fleur mâle parfaitement développée. Fig. 22. — Weigela âgé de quatre mois.

Voilà pour l'Ailante. Quant aux Weigelas, les fleurs ne présentaient rien de particulier; le phénomène consistait seulement dans leur précoce apparition ainsi, au lieu de ne fleurir que la deuxième année du semis, comme cela a ordinairement lieu, un grand nombre — plus de 200 — donnèrent des fleurs dès l'âge de quatre mois et même avant, et plusieurs n'avaient que quelques centimètres de hauteur; l'individu représenté parla figure 22 ne mesurait guère plus de 3 centimètres lorsqu' il a montré ses premières fleurs.

Que doit-on conclure de ces faits, et quelles conséquences doit-on en tirer? Ces caractères persisteront-ils? Doit-on voir là un fait normal, une tendance à la formation de types très-précoces? La chose serait que nous n'en serions pas surpris. Toutefois, sur ce point il est bien entendu que nous n'affirmons rien; nous nous bornons à signaler ces faits, qui nous ont paru assez intéressants pour être représentés à l'aide de gravures.

(2) Voir Revue horticole, 1874, p. 354.

Notons toutefois, en terminant cet article, et pour le compléter, que nous connaissons quelques autres faits équivalant à ceux que nous venons de rapporter; par exemple, il nous arrive très-fréquemment que, dans des semis de Rhamnus issus de l'espèce olaeifolius, dont il a été dernièrement question dans ce journal (2), certains individus fleurissent et fructifient l'année même du semis, tandis que d'autres ne fleurissent qu'au bout de trois, quatre ans et même plus. Un fait analogue s'est produit à notre connaissance sur un Pavia hybrida, qui a fleuri et fructifié à l'âge de deux ans, tandis que ce n'est guère qu'à partir de six ans environ que normalement les plantes de ce genre commencent à fleurir et fructifier. Ces modifications sont-elles des conséquences du perfectionnement des végétaux, et ces faits ne se rattachent-ils pas à ceux qu'on remarque dans le règne animal et dont ils seraient les équivalents? La chose n'a rien d'improbable. Mais comme cette question de haute philosophie est en dehors de celles que nous devons traiter dans la Revue, nous nous bornons à la poser.

E.-A. CARRIÈRE.