Comptes Rendus 143:245-247 (1906)
Production d'une espèce élémentaire nouvelle de maïs par traumatismes.
Note de M. L. BLARINGHEM, présentée par M. Gaston Bonnier.

(1) Comptes rendus, t. CXL, 6 février 1905, et t. CXLII, 25 juin 1906.
(2) Species and Varieties, Chicago, 1905, p. 309-458.

A plusieurs reprises (1) j'ai signalé l'importance des mutilations pour la production des monstruosités végétales. Les rejets qui se développent après la section de tiges en pleine croissance montrent des anomalies de cohésion, de multiplication et de métamorphose des organes qui affectent souvent les caractères d'espèce, de genre, et même de famille. Par leur hérédité partielle, toujours élevée quoique variable avec les conditions de culture, ces formes nouvelles doivent être classées parmi les variétés ever-sporting définies récemment par Hugo de Vries (2).

La même méthode expérimentale m'a conduit à la production d'une nouvelle espèce de maïs complètement stable depuis son apparition en 1903. C'est une forme très précoce qui, dans le nord de la France, mûrit ses graines à la fin du mois d'août, alors que la variété fourragère dont elle dérive ne donne de graines mûres que dans les années sèches et chaudes et lorsque la culture en est prolongée jusqu'à la fin d'octobre. Elle en diffère par la plupart des caractères morphologiques:

ESPÈCE ORIGINE. Zea mays pensylvanica Bonafous. Grain jaune clair, brillant, de forme aplatie et à pointe arrondie, à embryon ovale, étroit, peu ridé. Epi long de 15cm-20cm, aminci à la pointe, portant 8-10 rangées de 40 à 50 graines serrées; enveloppe composée de 12 à 15 bractées ovales allongées. Panicule màle étalée et bien fournie (12-20 rameaux). Tiges épaisses, élevées de 1m,80 à 2m et souvent 2m,50 en terre riche, couvertes de 12 à 15 feuilles longues et larges, portant 2-3 épis fertiles.

ESPÈCE NOUVELLE.— Zea mays praecox Blar. Grain jaune, brillant, à pointe arrondie, aussi épais que large, à embryon ovale, large, très ridé à la surface. Epi court, de 8cm à 12cm, presque cylindrique, portant 8-12 rangées de 15 à 25 graines peu serrées; enveloppe de 7 à 10 bractées courtes et larges. Panicule mâle grêle et peu fournie à rameaux courts et rares (1 à 10). Tiges grêles, élevées de 1m à 1m,20, atteignant 1m,50 en terre fertile et humide, couvertes de 8 à 10 feuilles courtes et pointues et portant 2 épis fertiles.

En juillet 1902, j'ai fait la section transversale de la tige du maïs de Pensylvanie au ras du sol au moment où la panicule mâle allait apparaître. Des rejets se développèrent immédiatement après la section dont plusieurs anormaux. L'un d'eux était terminé par une grappe florale dont les épillets mâles étaient tous métamorphosés en épillets femelles et me donna à la mi-octobre 60 graines mûres. Plantées en 1903, j'en obtins 28 plantes dont 20 présentaient en août, sans mutilation nouvelle, des anomalies analogues à celles de la plante mère et parfois beaucoup plus accentuées. Elles sont l'origine de la plupart de mes variétés ever-sporting.

Parmi elles, je récoltai pour les plantations de 1904, faites à la fois dans le nord de la France et aux environs de Paris, un épi à dix rangs de petites graines terminant un rejet. Toutes les plantes dérivées de cette grappe anormale montrèrent dès ce moment les caractères du Zea mays praecox décrit plus haut. Dans les cultures de 1904, 1905 et 1906, je n'ai pu observer aucun retour au type. Le maïs précoce est donc bien fixé; comme sa floraison est terminée bien avant que celle de l'espèce origine soit commencée, on s'explique la facilite avec laquelle j'ai pu l'obtenir pure dès le début.

C'est une espèce nouvelle; elle diffère de toutes les variétés de maïs précoces antérieurement décrites et ne se rapproche d'aucune des formes que j'ai pu me procurer pour la culture par l'intermédiaire du Muséum d'Histoire: naturelle. Pour en permettre l'étude, j'en offrirai volontiers des échantillons après la récolte de 1906.

Je la considère comme une espèce élémentaire au sens de Jordan, pour plusieurs raisons. Elle diffère de la forme origine par presque tous ses caractères et, d'autre part, elle a donné naissance, dans ces dernières années, à plusieurs variétés proprement dites. Sans que les caractères qui la définissent comme espèce se soient modifiés, j'en ai obtenu une variété à grains blancs, stable après autofécondation; j'ai isolé aussi une forme à grains ridés dont les cultures de cette année me permettront d'apprécier la valeur. Enfin, le même mais précoce a donné en 1904 une variété ever-sporting très curieuse parce qu'elle présente une anomalie qui m'est inconnue dans la famille des Graminées; cette anomalie consiste dans la métamorphose des glumellules des fleurs mâles en organes épaissis, comparables aux styles des fleurs femelles en ce qu'ils sont terminés par des filaments de plusieurs centimètres de long et couverts de poils.

(1) RITTER VON WETTSTEIN, Der Saison-Dimorphismus als Ausgangspunkt für die Bildung neuer Arien im Pflanzenreiche (Ber. d. deut. bot. Ges., 1895, Bd. XIII, p. 303-313) et (Denkschrift für Math. Naturae. Klasse Akad. Wien, t. LXX, p. 303-346).

Le Zea mays praecox est analogue aux espèces dues au dimorphisme saisonnier étudiées par Wettstein (1) et explique peut-être leur origine. Par une étude comparée d'espèces voisines, vivant d'une part dans les terres incultes, d'autre part dans les prairies soumises à la coupe plusieurs fois chaque année, Wettstein arrive à conclure que des espèces tardives de Gentiana, Euphrasia, Campanula, etc... ont donné naissance à des espèces précoces, morphologiquement très distinctes, qui mûrissent leurs graines avant la fenaison. Selon lui, la sélection, poursuivie dans le même sens par suite de coupes répétées, a déterminé la fixation des formes à dimorphisme saisonnier. Les résultats obtenus sur le maïs me permettent de penser que c'est la coupe même des plantes tardives qui a déterminé l'apparition subite de formes stables et très précoces par un processus qui se rapproche bien plus de la mutation de H. de Vries que de la sélection lente de Darwin.